MAO ZEDONG : SOYONS DE VERITABLES REVOLUTIONNAIRES
(23 juin 1950)
Allocution de clôture prononcée par le camarade Mao à la deuxième session du Comité national de la Ière Conférence consultative politique du Peuple chinois.
La présente session a fait le bilan de l'expérience acquise dans la période qui vient de s'écouler, et elle a arrêté divers principes directeurs.
Ce travail a été accompli conjointement par nous tous, les représentants ici réunis des diverses nationalités, des classes démocratiques, des partis démocratiques, des organisations populaires et
des personnalités démocrates de tous les milieux.
Outre les membres du Comité national de la Conférence consultative politique du Peuple, ont pris part aux discussions un bon nombre de cadres du Gouvernement
populaire central, des gouvernements populaires (ou comités militaires et administratifs) des grandes régions administratives (1) ainsi que des provinces et des municipalités ; ont également
participé aux débats les délégués des comités consultatifs issus des assemblées des représentants du peuple des divers milieux pour les provinces et municipalités(2), de même que de nombreuses
personnalités patriotes spécialement invitées.
Ainsi, nous avons pu rassembler un large éventail d'opinions, examiner le travail effectué et définir les principes à suivre.
Cette méthode, j'espère que nous continuerons à l'employer et qu'elle sera adoptée aussi par les gouvernements populaires (ou comités militaires et administratifs) des grandes régions
administratives et par ceux des provinces et des municipalités. Pour le moment, notre Conférence n'a qu'un caractère consultatif, mais en fait ses décisions seront naturellement adoptées et
exécutées par le Gouvernement populaire central, et elles doivent l'être.
Nous avons approuvé à l'unanimité le rapport sur le travail du Comité national et les rapports du Gouvernement populaire central sur les divers secteurs de son activité: réforme agraire, travail
politique, affaires militaires, économie et finances, recouvrement de l'impôt, culture et enseignement, justice.
Ces rapports sont tous bons; ils font comme il convient le bilan de l'expérience acquise dans notre activité pendant la période écoulée et définissent les principes directeurs pour le travail à venir.
Si tant de questions figuraient à l'ordre du jour de la présente session, c'est que depuis la fondation de notre nouvel Etat le travail a été mis en train et se développe dans tous les secteurs.
Le peuple chinois, plein d'ardeur et d'énergie, mène sur les divers fronts les grandes luttes d'une vraie révolution populaire.
Que ce soit sur les fronts militaire, économique, idéologique ou sur celui de la réforme agraire, ce sont autant de luttes grandioses, sans précédent dans l'histoire. Nous avions à faire le bilan de notre travail dans tous les secteurs et à définir les principes directeurs.
Voilà pourquoi nous avions tant de sujets à discuter. En vertu de la loi, notre Conférence doit tenir chaque année deux sessions; l'une aura beaucoup de questions à débattre et l'autre moins.
La Chine est un vaste pays dont la population dépasse effectivement 475 millions d'habitants et qui connaît maintenant une grande période historique de révolution
populaire, cette situation exigeait que nous procédions ainsi; et c'est ce que nous avons fait; je crois que nous avons eu raison.
Au cours de cette session, ont été mis en discussion de nombreux problèmes dont le principal est celui de la réforme de l'ancien système agraire.
Nous avons approuvé, avec amendements et compléments utiles, le Projet de loi sur la réforme agraire (3), présenté par le Comité central du Parti communiste chinois. C'est très bien.
Ainsi, des centaines de millions de paysans de la Chine nouvelle vont avoir la possibilité de s'émanciper et notre pays réunira les conditions fondamentales pour son industrialisation; cela me réjouit et je m'en félicite.
La population chinoise est essentiellement formée de paysans.
C'est grâce à leur soutien que la révolution a triomphé; c'est encore grâce à leur soutien que le pays pourra s'industrialiser avec succès.
La classe ouvrière doit donc aider activement les paysans à entreprendre la réforme agraire; la petite bourgeoisie urbaine et la bourgeoisie nationale doivent elles aussi soutenir cette réforme, et à plus forte raison, les partis démocratiques et les organisations populaires.
Pendant la période historique de la démocratie nouvelle, la guerre et la réforme agraire constituent deux "passes" difficiles qui mettent à l'épreuve tout individu et tout parti politique en Chine.
Celui qui se range du côté du peuple révolutionnaire est un révolutionnaire, celui qui se range du côté de l'impérialisme, du féodalisme et du capitalisme
bureaucratique un contre-révolutionnaire, celui qui se range en paroles seulement du côté du peuple révolutionnaire, mais agit tout autrement, n'est qu'un révolutionnaire en paroles; celui-là est
un véritable révolutionnaire qui se range non seulement en paroles mais en actes du côté du peuple révolutionnaire.
L'épreuve de la guerre est d'ores et déjà pratiquement surmontée; et nous l'avons bien traversée à la satisfaction de tout le peuple.
Il s'agit maintenant de passer l'épreuve de la réforme agraire; j'espère que nous la surmonterons tout aussi bien que nous l'avons fait pour celle de la guerre.
Nous devons procéder à de plus amples examens et consultations, éclairer notre esprit, coordonner nos pas et établir un grand front uni antiféodal; c'est ainsi que
nous saurons conduire le peuple et l'aider à triompher de cette épreuve.
Les épreuves de la guerre et de la réforme agraire une fois franchies, nous traverserons sans trop de difficultés l'épreuve qui nous attend encore, celle du socialisme, de la transformation
socialiste à l'échelle nationale.
Ceux qui ont apporté leur contribution au cours de la guerre révolutionnaire, qui continuent de le faire dans la réforme révolutionnaire du système agraire et qui en feront autant dans l'édification économique et culturelle pendant les années à venir, le peuple ne les oubliera pas lors de la nationalisation de l'industrie privée et de la socialisation de l'agriculture (dans un avenir encore lointain), et ils ont devant eux de brillantes perspectives.
Voici donc comment notre pays poursuit sa marche en avant à pas assurés: Ayant passé par la guerre, il procède aujourd'hui aux réformes de démocratie nouvelle, et lorsque notre économie et notre culture auront atteint une grande prospérité, que les conditions nécessaires auront été réunies et que le peuple aura donné son approbation après mûre réflexion, il entrera sans précipitation et de façon appropriée dans une période nouvelle, celle du socialisme.
J'estime qu'il est nécessaire de préciser ce point pour qu'on puisse faire confiance à l'avenir au lieu de se tracasser en se disant: "Un beau jour, on ne voudra plus de moi et, malgré mon bon vouloir, je ne trouverai plus l'occasion de servir le peuple."
Non, pareille chose ne se produira jamais.
Si quelqu'un veut vraiment servir le peuple, s'il a réellement aidé le peuple dans ses moments difficiles, s'il a bien agi et continue de bien agir, sans s'arrêter à
mi-chemin, le peuple et le gouvernement populaire n'auront aucune raison de le renier et de lui refuser les moyens de vivre et de servir le pays.
Pour atteindre notre objectif grandiose, nous devons, sur le plan international, nous unir étroitement avec l'Union soviétique, les pays de démocratie populaire et toutes les forces de paix et de
démocratie.
A cet égard, il ne faut pas avoir la moindre incertitude, ni la moindre hésitation.
A l'intérieur du pays, nous devons unir les diverses nationalités, les classes démocratiques, les partis démocratiques, les organisations populaires et tous les démocrates patriotes; nous devons consolider le grand front uni révolutionnaire que nous avons déjà constitué et qui a du prestige.
Nous accueillons favorablement tous ceux qui contribuent à la consolidation de ce front, car ce qu'ils font est juste; nous nous opposons à tous ceux qui portent atteinte à cette consolidation, car ils ont tort.
Pour consolider le front uni révolutionnaire, il faut se servir de la critique et de l'autocritique. Le principal critère à suivre dans l'emploi de cette méthode, c'est notre loi fondamentale actuelle - le Programme commun. Conformément à ce Programme, nous avons pratiqué au cours de la présente session la critique et l'autocritique. C'est une excellente méthode qui nous engage à défendre fermement la vérité et à corriger nos erreurs, c'est la méthode correcte, la seule qui permette au peuple révolutionnaire d'un Etat populaire de s'éduquer et de se transformer.
L'exercice de la dictature démocratique populaire implique deux méthodes: A l'égard des ennemis, celle de la dictature; autrement dit, aussi longtemps qu'il sera nécessaire, nous ne leur permettrons pas de participer à l'activité politique, nous les obligerons à se soumettre aux lois du gouvernement populaire, nous les forcerons à travailler de leurs mains pour qu'ils se transforment en hommes nouveaux.
Par contre, à l'égard du peuple, ce n'est pas la contrainte, mais la méthode démocratique qui s'impose; autrement dit, le peuple a le droit de participer à l'activité politique; il faut employer à son égard les méthodes démocratiques, d'éducation et de persuasion, au lieu de l'obliger à faire ceci ou cela.
Cette éducation, c'est l'auto-éducation au sein du peuple; la critique et l'autocritique en constituent la méthode fondamentale. J'espère que cette méthode sera adoptée par les diverses nationalités, les classes démocratiques, les partis démocratiques, les organisations populaires et tous les démocrates patriotes de Chine.
NOTES
(1) A l'époque, le pays était divisé en six grandes régions administratives: la Chine du Nord-Est, la Chine du Nord, la Chine de l'Est, la Chine du Centre-Sud, la Chine du Sud-Ouest et la Chine du Nord-Ouest. Dans chacune d'entre elles, le Comité central du Parti communiste chinois avait instauré un bureau en tant que son organe représentatif.
A l'exception de la Chine du Nord, les cinq autres avaient chacune établi un organe administratif appelé respectivement gouvernement populaire dans la Chine du
Nord-Est et comité militaire et administratif dans la Chine de l'Est, la Chine du Centre-Sud, la Chine du Sud-Ouest et la Chine du Nord-Ouest.
En novembre 1952, lorsque fut établi dans la Chine du Nord un comité administratif, ces organes administratifs prirent tous le nom de comité administratif.
En 1954, les comités administratifs des grandes régions ont été supprimés.
(2) Elus par les assemblées des représentants du peuple des divers milieux pour les provinces et municipalités, ces comités consultatifs avaient pour fonctions et pouvoirs d'assister les
gouvernements populaires locaux dans l'application des décisions desdites assemblées, pendant que ces dernières n'étaient pas en session.
(3) II s'agit du Projet de loi sur la réforme agraire de la République populaire
de Chine, soumis le 14 juin 1950 par le Comité central du Parti communiste chinois à l'examen de la deuxième session du Comité national de la Irèe Conférence consultative politique du Peuple
chinois.
Examiné et approuvé par cette session, le Projet a été soumis au Conseil du Gouvernement populaire central qui l'a adopté.
La Loi sur la réforme agraire de la République populaire de Chine, promulguée par le président du Gouvernement populaire central Mao Tsétoung, est entrée en vigueur
le 30 juin de la même année.
Karl Marx
(l'Essence du christianisme) ; en 1843 paraissent ses Principes de la philosophie de l'avenir. «Il faut... avoir éprouvé soi-même l'action libératrice» de ces livres, écrivait plus tard Engels à propos de ces ouvrages de Feuerbach. «Nous» (c'est-à-dire les hégéliens de gauche, Marx y compris) «fûmes tous d'emblée des feuerbachiens». A cette époque, les bourgeois radicaux de Rhénanie, qui avaient certains points de contact avec les
hégéliens de gauche, fondèrent à Cologne un journal d'opposition, la
Gazette Rhénane (qui parut à partir du 1er janvier 1842). Marx et Bruno Bauer y furent engagés comme principaux collaborateurs et, en octobre 1842, Marx en devint le rédacteur en chef ; il quitta alors Bonn pour Cologne. Sous la direction de Marx, la tendance démocratique révolutionnaire du journal s'affirma de plus en plus, et le gouvernement, après avoir soumis le journal à une double et même triple censure, décida ensuite, le 1er janvier 1843, de le suspendre complètement. A cette date, Marx se vit obligé de quitter son poste de rédacteur, mais son départ ne sauva pas le journal, qui fut interdit en mars 1843. Au nombre des articles les plus importants que Marx publia dans la Gazette Rhénane, en plus de ceux qui sont
indiqués plus loin (voir
Bibliographie), Engels cite un article sur la
situation des vignerons de la vallée de la Moselle. Son activité de journaliste avait montré à Marx que ses connaissances en économie politique étaient insuffisantes, aussi se mit-il à étudier
cette discipline avec ardeur
En 1843, Marx épousa à Kreuznach Jenny von Westphalen, une amie d'enfance, à laquelle il s'était fiancé alors qu'il poursuivait encore ses études. Sa femme était issue d'une famille
aristocratique éactionnaire de Prusse. Le frère aîné de Jenny von Westphalen fut ministre de l'Intérieur en Prusse à l'une des époques les plus réactionnaires : 1850-1858. A l'automne 1843, Marx
se rendit à Paris pour éditer à l'étranger une revue radicale avec Arnold Ruge (1802-1880 ; hégélien de gauche emprisonné de 1825 à 1830, émigré après 1848 ; bismarckien après 1866-1870). Seul
parut le premier fascicule de
cette revue, intitulée
les Annales franco-allemandes, dont la publication s'arrêta par suite des difficultés de diffusion clandestine en Allemagne et de divergences avec Ruge. Dans ses articles publiés par cette revue, Marx nous apparaît déjà comme un révolutionnaire qui proclame «la critique implacable de tout ce qui existe» et en particulier la «critique des armes», et fait appel aux masses et au
En septembre 1844, Friedrich Engels vint à Paris pour quelques jours, et devint dès lors l'ami le plus intime de Marx. Tous deux prirent part à la vie intense qui
était à l'époque celle des groupes révolutionnaires de Paris (particulièrement importante était alors la doctrine de Proudhon, à qui Marx régla catégoriquement son compte
dans
Misère de la philosophie, parue en 1847) et, combattant avec âpreté les diverses doctrines du socialisme petit bourgeois, ils élaborèrent la théorie et la tactique du socialisme prolétarien révolutionnaire, ou communisme (marxisme). Voir plus loin (Bibliographie) les
oe
uvres de Marx à cette époque, 1844-1848. En 1845, sur la requête du gouvernement prussien, Marx fut expulsé de Paris comme révolutionnaire dangereux. Il s'installa à Bruxelles. Au printemps 1847, Marx et Engels s'affilièrent à une société secrète, la Ligue des communistes, et jouèrent un rôle de premier plan au IIe congrès de cette Ligue (Londres, novembre 1847). A la demande du congrès, ils rédigèrent le célèbre Manifeste du Parti communiste, publié en février 1848. Cet ouvrage expose avec une clarté et une vigueur remarquables la nouvelle conception du monde, le matérialisme conséquent
étendu à la vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et la plus profonde de l'évolution, la théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l'histoire mondiale au prolétariat, créateur d'une société nouvelle, la société communiste.
Lorsque éclata la révolution de février 1848, Marx fut expulsé de Belgique. Il revint à Paris qu'il quitta après la révolution de mars, pour retourner en Allemagne et se fixer à Cologne. C'est là que parut, du 1
er juin 1848 au 19 mai 1849, la Nouvelle Gazette Rhénane, dont Marx fut rédacteur en chef. La théorie nouvelle se trouva brillamment confirmée par le cours des événements révolutionnaires de 848-1849, et ensuite par tous les mouvements prolétariens et démocratiques dans tous les pays du
monde. La contre-révolution victorieuse traduisit Marx en justice (il fut acquitté le 9 février 1849),puis l'expulsa d'Allemagne (le 16 mai 1849). Il se rendit d'abord à Paris, d'où il fut également expulsé après la manifestation du 13 juin 1849, puis à Londres, où il vécut jusqu'à la fin de ses jours.
Les conditions de cette vie d'émigré étaient extrêmement pénibles, comme le révèle la correspondance entre Marx et Engels (éditée en 1913). Marx et sa famille étaient écrasés par la misère ; sans l'appui financier constant et dévoué d'Engels, non seulement Marx n'aurait pu achever
le Capital, mais il
aurait même fatalement succombé à la misère. En outre, les doctrines et les courants prédominants du socialisme petit-bourgeois, du socialisme non prolétarien en général, obligeaient Marx à mener en permanence une lutte implacable, à parer parfois les attaques personnelles les plus furieuses et les plus saugrenues
(Herr Vogt). Se tenant à l'écart des cercles d'émigrés, Marx élabora dans une série de travaux historiques (voir Bibliographie) sa théorie matérialiste, en s'appliquant surtout à l'étude de l'économie politique. Il révolutionna cette science (voir plus loin la doctrine de Marx) dans ses ouvrages Contribution à la critique de l'économie politique (1859) et le Capital (Livre I, 1867).
La recrudescence des mouvements démocratiques, à la fin des années 50 et dans les années 60, amena Marx à reprendre une activité pratique. En 1864 (le 28 septembre) fut fondée à Londres la célèbre 1èreInternationale, l'«Association internationale des travailleurs». Marx en était l'âme ; il est également'auteur de sa première «Adresse» et d'un grand nombre de résolutions, de déclarations et de manifestes. En unissant le mouvement ouvrier des divers pays, en cherchant à orienter dans la voied'une activité commune les différentes formes du socialisme non prolétarien, pré-marxiste (Mazzini,
Proudhon, Bakounine, le trade-unionisme libéral anglais, les oscillations vers la droite des lassalliens en Allemagne, etc.), en combattant les théories de toutes ces sectes et écoles, Marx forgea une tactique unique pour la lutte prolétarienne de la classe ouvrière dans les divers pays. Après la chute de la
Commune de Paris (1871), dont il donna une appréciation révolutionnaire si profonde, si juste, si brillante et si efficace
(la Guerre civile en France, 1871), et à la suite de la scission de l'Internationale provoquée par les bakouninistes, il fut impossible à cette dernière de subsister en Europe. Après le
congrès de 1872 à La Haye, Marx fit accepter le transfert du Conseil général de l'Internationale à New
York. La 1
re Internationale avait accompli sa mission historique et cédait la place à une époque de
croissance infiniment plus considérable du mouvement ouvrier dans tous les pays, caractérisée par son
développement
en extension, par la formation de partis socialistes ouvriers de masse, dans le cadre des
divers Etats nationaux.
Son activité intense dans l'Internationale et ses travaux théoriques, qui exigeaient des efforts encore
plus grands, ébranlèrent définitivement la santé de Marx. Il continua à renouveler l'économie politique
et à rédiger
le «Capital», en rassemblant une foule de documents nouveaux et en étudiant plusieurs
langues (le russe par exemple), mais la maladie l'empêcha de terminer
le «Capital».
Le 2 décembre 1881, sa femme mourut. Le 14 mars 1883, Marx s'endormit paisiblement, dans son
fauteuil, du dernier sommeil. Il fut enterré avec sa femme au cimetière de Highgate, à Londres.
Plusieurs enfants de Marx moururent tout jeunes, à Londres, alors que la famille souffrait d'une grande
misère. Ses trois filles épousèrent des socialistes d'Angleterre et de France ; ce sont : Eléonore
Eveling, Laura Lafargue et Jenny Longuet, dont le fils est membre du parti socialiste français.
LA DOCTRINE DE MARX
Le
marxisme est le système des idées et de la doctrine de Marx. Marx a continué et parachevé les trois
principaux courants d'idées du XIX
e siècle, qui appartiennent aux trois pays les plus avancés de
l'humanité: la philosophie classique allemande, l'économie politique classique anglaise et le socialisme
français, lié aux doctrines révolutionnaires françaises en général. La logique et l'unité remarquables
des idées de Marx (qualités reconnues même par ses adversaires), dont l'ensemble constitue le
matérialisme et le socialisme scientifique contemporains en tant que théorie et programme du
mouvement ouvrier de tous les pays civilisés, nous obligent à faire précéder l'exposé du contenu
essentiel du marxisme, la doctrine économique de Marx, d'un bref aperçu de sa conception générale du
monde.
LE MATERIALISME PHILOSOPHIQUE
Depuis 1844-1845, époque où se formèrent ses idées, Marx était matérialiste ; il subit, en particulier,
l'influence de L. Feuerbach, dont les seules faiblesses, à ses yeux, résidaient dans l'insuffisance de
logique et d'ampleur de son matérialisme. Pour Marx, l'importance historique de Feuerbach, qui «fit
époque», tenait à sa rupture décisive avec l'idéalisme de Hegel et à son affirmation du matérialisme.
Celui-ci, dès «le XVIII
e siècle, notamment en France, ne fut pas seulement une lutte contre les
institutions politiques existantes, ainsi que contre la religion et la théologie, mais... contre toute
métaphysique» (prise dans le sens de «spéculation enivrée» par opposition à la «philosophie
raisonnable»)
(la Sainte Famille dans le Literarischer Nachlass). «Pour Hegel, écrivait Marx, le
mouvement de la pensée, qu'il personnifie sous le nom de l'idée, est le démiurge (le créateur) de la
réalité... Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n'est que le reflet du mouvement réel,
transporté et transposé dans le cerveau de l'homme»
(le Capital, Livre I, postface de la deuxièm
édition). En parfait accord avec cette philosophie matérialiste de Marx, F. Engels, en l'exposant dans
l’Anti-Dühring
Ludwig Feuerbach, livre où il
expose ses propres idées et celles de Marx sur la philosophie de Feuerbach, et qu'il n'envoya à
l'impression qu'après avoir relu encore une fois le vieux manuscrit de 1844-1845 écrit ai collaboration
avec Marx sur Hegel, Feuerbach et la conception matérialiste de l'histoire, Engels écrit : «La grande
question fondamentale de toute philosophie, et spécialement de la philosophie moderne, est celle... du
rapport de la pensée à l'être, de l'esprit à la nature ... la question de savoir quel est l'élément primordial,
l'esprit ou la nature... Selon qu'ils répondaient de telle ou telle façon à cette question, les philosophes
se divisaient en deux grands camps. Ceux qui affirmaient le caractère primordial de l'esprit par rapport
à la nature, et qui admettaient par conséquent, en dernière instance, une création du monde de quelque
espèce que ce fût... formaient le camp de l'idéalisme. Les autres, qui considéraient la nature comme
l'élément primordial, appartenaient aux différentes écoles du matérialisme.» Tout autre emploi des
notions d'idéalisme et de matérialisme (au sens philosophique) ne fait que créer la confusion. Marx
repoussait catégoriquement non seulement l'idéalisme, toujours lié d'une façon ou d'une autre à la
religion, mais aussi le point de vue, particulièrement répandu de nos jours, de Hume et de Kant,
l'agnosticisme, le criticisme, le positivisme sous leurs différents aspects, considérant ce genre de
philosophie comme une concession «réactionnaire» à l'idéalisme et, dans le meilleur des cas, comme
«une façon honteuse d'accepter le matérialisme en cachette, tout en le reniant publiquement». Voyez à
ce propos, outre les ouvrages d'Engels et de Marx que nous venons de citer, la lettre de Marx à Engels
en date du 12 décembre 1868, où il parle d'une intervention du célèbre naturaliste T. Huxley.
Constatant que ce dernier s'est montré «plus matérialiste» que d'ordinaire et a reconnu que, tant que
«nous observons et pensons réellement, nous ne pouvons jamais sortir du matérialisme», Marx lui
reproche d'avoir «ouvert une porte dérobée» à l'agnosticisme et à la théorie de Hume. Il importe
surtout de retenir l'opinion de Marx sur le rapport entre la liberté et la nécessité : «la nécessité n'est
aveugle que dans la mesure où elle n'est pas comprise... La liberté est l'intelligence de la nécessité» (F.
Engels dans
l’Anti-Dühring) ; autrement dit, elle consiste à reconnaître l'existence de lois objectives de
la nature et la transformation dialectique de la nécessité en liberté (de même que la transformation de
la «chose en soi», non connue, mais connaissable, en une «chose pour nous», de l'essence des choses»
en «phénomènes»). Selon Marx et Engels, le défaut essentiel de l'«ancien» matérialisme, y compris
celui de Feuerbach (et à plus forte raison du matérialisme «vulgaire» de Büchner-Vogt-Moleschott),
tenait au fait que : 1) ce matérialisme était «essentiellement mécaniste» et ne tenait pas compte du
développement moderne de la chimie et de la biologie (de nos jours, il conviendrait d'ajouter encore :
de la théorie électrique de la matière) ; 2) l'ancien matérialisme n'était ni historique ni dialectique
(mais métaphysique dans le sens d'antidialectique) et n'appliquait pas le point de vue de l'évolution
d'une façon systématique et généralisée ; 3) il concevait l'«être humain» comme une abstraction et non
comme «l'ensemble de tous les rapports sociaux» (concrètement déterminés par l'histoire), et ne faisait
par conséquent qu'«interpréter» le monde alors qu'il s'agissait de le «transformer», c'est-à-dire qu'il ne
saisissait pas la portée de Inactivité pratique révolutionnaire».
LA DIALECTIQUE
Marx et Engels voyaient dans la dialectique de Hegel, doctrine la plus vaste, la plus riche et la plus
profonde de l'évolution, une immense acquisition de la philosophie classique allemande.
7
Tout autre énoncé du principe du développement, de l'évolution, leur paraissait unilatéral, pauvre,
déformant et mutilant la marche réelle de l'évolution (souvent marquée de bonds, de catastrophes, de
révolutions) dans la nature et dans la société. «Marx et moi, nous fûmes sans doute à peu près les seuls
à sauver» (de l'idéalisme, l'hégélianisme y compris) «la dialectique consciente pour l'intégrer dans la
conception matérialiste de la nature». «La nature est le banc d'essai de la dialectique et nous devons
dire à l'honneur de la science moderne de la nature qu'elle a fourni pour ce banc d'essai une riche
moisson de faits» (cela a été écrit avant la découverte du radium, des électrons, de la transformation
des éléments, etc. !) «qui s'accroît tous les jours, en prouvant ainsi que dans la nature les choses se
passent, en dernière analyse, dialectiquement et non métaphysiquement».
«La grande idée fondamentale, écrit Engels, selon laquelle le monde ne doit pas être considéré comme
un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses, en apparence
stables, tout autant que leurs reflets intellectuels dans notre cerveau, les concepts, passent par un
changement ininterrompu de devenir et de périr..., cette grande idée fondamentale a, surtout depuis
Hegel, pénétré si profondément dans la conscience courante qu'elle ne trouve sous cette forme
générale presque plus de contradiction. Mais la reconnaître en paroles et l'appliquer dans la réalité, en
détail, à chaque domaine soumis à l'investigation, sont deux choses différentes.» «Il ne subsiste rien de
définitif, d'absolu, de sacré devant elle (la philosophie dialectique); elle montre la caducité de toutes
choses et en toutes choses, et rien ne subsiste devant elle que le processus ininterrompu du devenir et
du périr, de l'ascension sans fin de l'inférieur au supérieur, dont elle n'est elle-même que le reflet dans
le cerveau pensant.» Donc, selon Marx, la dialectique est la «science des lois générales du mouvement,
tant du monde extérieur que de la pensée humaine».
C'est cet aspect révolutionnaire de la philosophie de Hegel que Marx adopta et développa. Le
matérialisme dialectique «n'a que faire d'une philosophie planant au-dessus des autres sciences». La
partie de l'ancienne philosophie qui subsiste, c'est «la doctrine de la pensée et de ses lois — la logique
formelle et la dialectique». Or, dans la conception de Marx, comme dans celle de Hegel, la dialectique
comprend ce que l'on appelle aujourd'hui la théorie de la connaissance ou gnoséologie, qui doit
considérer son objet également au point de vue historique, en étudiant et en généralisant l'origine et le
développement de la connaissance, le passage de
l’ignorance à la connaissance.
A notre époque, l'idée du développement, de l'évolution, a pénétré presque entièrement la conscience
sociale, mais par d'autres voies que la philosophie de Hegel. Cependant, cette idée, telle que l'ont
formulée Marx et Engels en s'appuyant sur Hegel, est beaucoup plus vaste et plus riche de contenu que
l'idée courante de l'évolution. Une évolution qui semble reproduire des stades déjà connus, mais sous
une autre forme, à un degré plus élevé («négation de la négation») ; une évolution pour ainsi dire en
spirale et non en ligne droite; une évolution par bonds, par catastrophes, par révolutions, «par solutions
de continuité»; la transformation de la quantité en qualité; les impulsions internes du développement,
provoquées par la contradiction, le choc des forces et tendances diverses agissant sur un corps donné,
dans le cadre d'un phénomène donné ou au sein d'une société donnée; l'interdépendance et la liaison
étroite, indissoluble, de
tous les aspects de chaque phénomène (et ces aspects, l'histoire en fait
apparaître sans cesse de nouveaux), liaison qui détermine le processus universel du mouvement,
processus unique, régi par des lois, tels sont certains des traits de la dialectique, en tant que doctrine de
l'évolution plus riche de contenu que la doctrine usuelle. (Voir la lettre de Marx à Engels en date du 8
janvier 1868, où il se moque des «trichotomies rigides» de Stein, qu'il serait absurde de confondre
avec la dialectique matérialiste.)
LA CONCEPTIONMATERIALISTE DE L'HISTOIRE
Se rendant compte que l'ancien matérialisme était inconséquent, incomplet et unilatéral, Marx conclut
qu'il fallait «mettre la science de la société en accord... avec la base matérialiste, et reconstruire cette
science en s'appuyant sur cette base». Si, d'une manière générale, le matérialisme explique la
conscience par l'être et non l'inverse, cette doctrine, appliquée à la société humaine, exigeait qu'on
expliquât la conscience
sociale par l'être
«La technologie, dit Marx, met à nu le mode d'action de l'homme vis-à-vis de la nature, le procès de
production de sa vie matérielle, et, par conséquent, l'origine des rapports sociaux et des idées ou
conceptions intellectuelles qui en découlent
(le Capital, Livre I).» On trouve une formulation complète
des thèses fondamentales du matérialisme appliqué à la société humaine et à son histoire dans la
préface de Marx à son ouvrage
Contribution à la critique de l'économie politique, où il s'exprime
comme suit:
«Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés,
nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de
développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de
production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une
superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale
déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique
et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est
inversement leur être social qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les
forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production
existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels
elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces
rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans
la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on
considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel — qu'on
peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse —des conditions de production économiques et
les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques
sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on
ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de
bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les
contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les
rapports de production ...» «En gros, la succession des modes de production asiatique, antique, féodal et
bourgeois moderne peut être considérée comme un progrès de la formation sociale économique.» (Voir la
brève formule que Marx donne dans sa lettre à Engels en date du 7 juillet 1866 : «Notre théorie de la
détermination de l'organisation du travail par les moyens de production.»)
La découverte de la conception matérialiste de l'histoire, ou, plus exactement, l'application
conséquente, l'extension du matérialisme au domaine des phénomènes sociaux, a éliminé les deux
défauts essentiels des théories historiques antérieures. En premier lieu, ces dernières ne considéraient
dans le meilleur des cas que les mobiles idéologiques de l'activité historique des hommes, sans
rechercher l'origine de ces mobiles, sans saisir les lois objectives qui président au développement du
système des rapports sociaux et sans discerner les racines de ces rapports dans le degré de
développement de la production matérielle. En second lieu, les théories antérieures négligeaient
précisément l'action des
masses de la population, tandis que le matérialisme historique permet, pour la
première fois, d'étudier avec la précision des sciences naturelles les conditions sociales de la vie des
masses et les modifications de ces conditions. La «sociologie» et l'historiographie d'avant Marx
accumulaient dans le
meilleur des cas des faits bruts, recueillis au petit bonheur, et n'exposaient que
certains aspects du processus historique. Le marxisme a frayé le chemin à l'étude globale et universelle
du processus de la naissance, du développement et du déclin des formations économiques et sociales
en examinant
l’ensemble des tendances contradictoires, en les ramenant aux conditions d'existence et
de production, nettement précisées, des diverses
classes de la société, en écartant le subjectivisme et
l'arbitraire dans le choix des idées «directrices» ou dans leur interprétation, en découvrant
l'origine de
toutes les idées et des différentes tendances, sans exception, dans l'état des forces productives
matérielles. Les hommes sont les artisans de leur propre histoire, mais par quoi les mobiles des
hommes et plus précisément des masses humaines sont-ils déterminés ? Quelle est la cause des conflits
entre les idées et les aspirations contradictoires ? Quelle est la résultante de tous ces conflits de
l'ensemble des sociétés humaines ? Quelles sont les conditions objectives de la production de la vie
matérielle sur lesquelles est basée toute l'activité historique des hommes ? Quelle est la loi qui préside
à l'évolution de ces conditions ? Marx a porté son attention sur tous ces problèmes et a tracé la voie à
l'étude scientifique de l'histoire conçue comme un processus unique, régi par des lois, quelles qu'en
soient la prodigieuse variété et toutes les contradictions.
LA LUTTE DES CLASSES
Chacun sait que, dans toute société, les aspirations de certains de ses membres se heurtent à celles des
autres, que la vie sociale est pleine de contradictions, que l'histoire nous révèle la lutte entre les
peuples et les sociétés, ainsi que dans leur propre sein, et qu'elle nous montre, en outre, une succession
de périodes de révolution et de réaction, de paix et de guerre, de stagnation et de progrès rapide ou de
décadence. Le marxisme a donné le fil conducteur qui, dans ce labyrinthe et ce chaos apparent, permet
de découvrir l'existence de lois : la théorie de la lutte des classes. Seule l'étude de l'ensemble des
tendances de tous les membres d'une société ou d'un groupe de sociétés permet de définir avec une
précision scientifique le résultat de ces tendances. Or, les aspirations contradictoires naissent de la
différence de situation et de conditions de vie des
classes en lesquelles se décompose toute société.
«L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, écrit Marx dans le
Manifeste du Parti communiste
(excepté l'histoire de la communauté primitive, ajoutera plus tard Engels), n'a été que l'histoire de
luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et
compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre
ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une
transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en
lutte... La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les
antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions
d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois. Cependant, le caractère distinctif de
notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La
société se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes
diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.» Depuis la grande Révolution française,
l'histoire de l'Europe a, dans nombre de pays, révélé avec une évidence particulière cette cause réelle
des événements: la lutte des classes. Déjà, à l'époque de la Restauration, on vit apparaître en France un
certain nombre d'historiens (Thierry, Guizot, Mignet, Thiers) qui, dans leur synthèse des événements,
ne purent s'empêcher de reconnaître que la lutte des classes était la clé permettant de comprendre toute
l'histoire de France. Quant à l'époque moderne, celle de la victoire complète de la bourgeoisie, des
institutions représentatives, du suffrage élargi (sinon universel), de la presse quotidienne à bon marché
qui pénètre dans les masses, etc., l'époque des associations puissantes et de plus en plus vastes, celles
des ouvriers et celles des patrons, etc., elle a montré avec plus d'évidence encore (bien que parfois sous
une forme très unilatérale, «pacifique», «constitutionnelle») que la lutte des classes est le moteur des
événements. Le passage suivant du
Manifeste du Parti communiste montre que Marx exigeait de la
science sociale l'analyse objective de la situation de chaque classe au sein de la société moderne, en
connexion avec les conditions de développement de chacune d'elles : «De toutes les classes qui, à
l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire.
Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le
produit le plus authentique. Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous
combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes
moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont
réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à rebours la roue de l'histoire. Si elles sont
révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors
leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se
placer à celui du prolétariat.»
Dans nombre d'ouvrages historiques (voir
Bibliographie), Marx donna des exemples brillants et
profonds d'histoire matérialiste, d'analyse de la condition de
chaque classe particulière et parfois des
divers groupes ou couches au sein d'une classe, montrant jusqu'à l'évidence pourquoi et comment
«toute lutte de classe est une lutte politique». Le texte que nous venons de citer illustre clairement la
complexité du réseau des rapports sociaux et des
transitions d'une classe à l'autre, du passé à l'avenir,
que Marx étudie afin de déterminer exactement la résultante de l'évolution historique.
La théorie de Marx trouve sa confirmation et son application la plus profonde, la plus complète et la
plus détaillée dans sa doctrine économique.
LA DOCTRINE ECONOMIQUE DE MARX
«Le but final de cet ouvrage, dit Marx dans sa préface au
Capital, est de découvrir la loi économique
du mouvement de la société moderne», c'est-à-dire de la société capitaliste, de la société bourgeoise.
L'étude des rapports de production d'une société donnée, historiquement déterminée dans leur
naissance, leur développement et leur déclin, tel est le contenu de la doctrine économique de Marx. Ce
qui domine dans la société capitaliste, c'est la production des
marchandises ; aussi l'analyse de Marx
commence-t-elle par l'analyse de la marchandise.
LA VALEUR
La marchandise est, en premier lieu, une chose qui satisfait un besoin quelconque de l'homme ; en
second lieu, c'est une chose que l'on échange contre une autre. L'utilité d'une chose en fait une
valeur
d'usage.
La valeur d'échange (ou valeur tout court) est, tout d'abord, le rapport, la proportion, dansl'échange d'un certain nombre de valeurs d'usage d'une espèce contre un certain nombre de valeurs
d'usage d'une autre espèce. L'expérience quotidienne nous montre que des millions et des milliards de
tels échanges établissent sans cesse des rapports d'équivalence entre les valeurs d'usage les plus
diverses et les plus dissemblables. Qu'y a-t-il donc de commun entre ces choses différentes,
continuellement ramenées les unes aux autres dans un système déterminé de rapports sociaux ? Ce
qu'elles ont de commun, c'est d'être des
produits du travail. En échangeant des produits, les hommes
établissent des rapports d'équivalence entre les genres de travail les plus différents. La production des
marchandises est un système de rapports sociaux dans lequel les divers producteurs créent des produits
variés (division sociale du travail) et les rendent équivalents au moment de l'échange. Par conséquent,
ce qui est commun à toutes les marchandises, ce n'est pas le travail concret d'une branche de
production déterminée, ce n'est pas un travail d'un genre particulier, mais le travail humain
abstrait, le
travail humain en général. Dans la société étudiée, toute la force de travail représentée par la somme
des valeurs de toutes les marchandises est une seule et même force de travail humain : des milliards
d'échanges le démontrent. Chaque marchandise prise à part n'est donc représentée que par une certaine
portion de temps de travail
socialement nécessaire. La grandeur de la valeur est déterminée par la
quantité de travail socialement nécessaire ou par le temps de travail socialement nécessaire à la
production d'une marchandise donnée, d'une valeur d'usage donnée. «En réputant égaux dans l'échange
leurs produits différents, ils (les producteurs) établissent par le fait que leurs différents travaux sont
égaux. Ils le font sans le savoir.» La valeur est un rapport entre deux personnes, a dit un vieil
économiste; il aurait dû simplement ajouter : un rapport caché sous l'enveloppe des choses. C'est
seulement en considérant le système des rapports sociaux de production d'une formation historique
déterminée, rapports apparaissant dans le phénomène de masse de l'échange, qui se répète des
milliards de fois, que l'on peut comprendre ce qu'est la valeur. «En tant que valeurs, toutes les
marchandises ne sont que du travail humain cristallisé.» Après une analyse approfondie du double
caractère du travail incorporé dans les marchandises, Marx passe à l'examen de la
forme de la valeur et
de
l’argent. Ce faisant, la principale tâche qu'il s'assigne est de rechercher l'origine de la forme
monétaire de la valeur, d'étudier le
processus historique du développement de l'échange, en
commençant par les actes d'échange particuliers et fortuits («forme simple, particulière ou accidentelle
de la valeur» : une quantité déterminée d'une marchandise est échangée contre une quantité déterminée
d'une autre marchandise) pour passer à la forme générale de la valeur, lorsque plusieurs marchandises
différentes sont échangées contre une seule et même marchandise, en terminant par la forme monétaire
de la valeur, où l'or apparaît comme cette marchandise déterminée, comme l'équivalent général.
Produit suprême du développement de l'échange et de la production marchande, l'argent estompe,
dissimule le caractère social du travail individuel, le lien social entre les divers producteurs reliés les
uns aux autres par le marché. Marx soumet à une analyse extrêmement détaillée les diverses fonctions
de l'argent, et il importe de souligner qu'ici aussi (comme dans les premiers chapitres du
Capital) la
forme abstraite de l'exposé, qui paraît parfois purement déductive, reproduit en réalité une
documentation extrêmement riche sur l'histoire du développement de l'échange et de la production
marchande.
«L'échange des produits doit déjà posséder la forme de la circulation des marchandises pour que la
monnaie puisse entrer en scène. Ses fonctions diverses comme simple équivalent, moyen de
circulation, moyen de payement, trésor, fonds de réserve, etc., indiquent à leur tour, par la
prédominance comparative de l'une sur l'autre, des phases très diverses de la production sociale»
(le Capital,
Livre I).
social.
(voir) dont Marx avait lui le manuscrit, écrivait : «L'unité du monde ne consiste pas enson Etre... L'unité réelle du monde consiste en sa matérialité, et celle-ci se prouve... par un long et
laborieux développement de la philosophie et de la science de la nature... Le mouvement est le mode
d'existence de la matière. Jamais ni nulle part, il n'y a eu de matière sans mouvement, et il ne peut y
avoir de mouvement sans matière... Mais si l'on se demande ensuite ce que sont la pensée et la
conscience et d'où elles viennent, on trouve qu'elles sont des produits du cerveau humain et que
l'homme est lui-même un produit de la nature, qui s'est développé dans et avec son milieu ; d'où il
résulte naturellement que les produits du cerveau humain, qui en dernière analyse sont aussi des
produits de la nature, ne sont pas en contradiction, mais en conformité avec l'ensemble de la nature.»
«Hegel était idéaliste, ce qui veut dire qu'au lieu de considérer les idées de son esprit comme les reflets
(dans l'original : Abbilder, parfois Engels parle de «reproduction») plus ou moins abstraits des choses
et des processus réels, il considérait à l'inverse des objets et leur développement comme de simples
copies de l'«Idée» existant on ne sait où dès avant le monde.» Dans son
prolétariat.
naquit le 5 mai 1818 à Trêves (Prusse rhénane). Son père, un avocat israélite, se convertit en 1824 au protestantisme. La famille, aisée, cultivée, n'était pas révolutionnaire. Après avoir terminé le lycée de Trêves, Marx entra à l'université de Bonn, puis à celle de Berlin ; il y étudia le droit, mais surtout l'histoire et la philosophie. En 1841, il achevait ses études en soutenant une thèse de doctorat sur la philosophie d'Epicure. A cette époque, ses conceptions faisaient encore de Marx un hégélienidéaliste. A Berlin, il fit partie du cercle des «hégéliens de gauche» (comprenant entre autres Bruno Bauer), qui cherchaient à tirer de la philosophie de Hegel des conclusions athées et révolutionnaires.
A sa sortie de l'université, Marx se fixa à Bonn, où il comptait devenir professeur. Mais la politique réactionnaire d'un gouvernement qui avait retiré à Ludwig Feuerbach sa chaire en 1832, lui avait de nouveau refusé l'accès à l'université en 1836 et, en 1841, avait interdit au jeune professeur Bruno Bauer de faire des conférences à Bonn, obligea Marx à renoncer à une carrière universitaire. A cette époque, le développement des idées de l'hégélianisme de gauche faisait en Allemagne de très rapides
progrès. Ludwig Feuerbach commence, surtout à partir de 1836, à critiquer la théologie et à s'orienter vers le matérialisme qui, en 1841, l'emporte chez lui entièrement
| Février 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||||||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | ||||
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | ||||
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | ||||
| 27 | 28 | 29 | ||||||||
|
||||||||||