VIE ET OEUVRE DE MARX (I.) par Lénine

Publié le par ANTIFA

Karl Marx

 

(l'Essence du christianisme) ; en 1843 paraissent ses Principes de la philosophie de l'avenir. «Il faut... avoir éprouvé soi-même l'action libératrice» de ces livres, écrivait plus tard Engels à propos de ces ouvrages de Feuerbach. «Nous» (c'est-à-dire les hégéliens de gauche, Marx y compris) «fûmes tous d'emblée des feuerbachiens». A cette époque, les bourgeois radicaux de Rhénanie, qui avaient certains points de contact avec les

hégéliens de gauche, fondèrent à Cologne un journal d'opposition, la

Gazette Rhénane (qui parut à partir du 1er janvier 1842). Marx et Bruno Bauer y furent engagés comme principaux collaborateurs et, en octobre 1842, Marx en devint le rédacteur en chef ; il quitta alors Bonn pour Cologne. Sous la direction de Marx, la tendance démocratique révolutionnaire du journal s'affirma de plus en plus, et le gouvernement, après avoir soumis le journal à une double et même triple censure, décida ensuite, le 1er janvier 1843, de le suspendre complètement. A cette date, Marx se vit obligé de quitter son poste de rédacteur, mais son départ ne sauva pas le journal, qui fut interdit en mars 1843. Au nombre des articles les plus importants que Marx publia dans la Gazette Rhénane, en plus de ceux qui sont

indiqués plus loin (voir

Bibliographie), Engels cite un article sur la situation des vignerons de la vallée de la Moselle. Son activité de journaliste avait montré à Marx que ses connaissances en économie politique étaient insuffisantes, aussi se mit-il à étudier cette discipline avec ardeur

En 1843, Marx épousa à Kreuznach Jenny von Westphalen, une amie d'enfance, à laquelle il s'était fiancé alors qu'il poursuivait encore ses études. Sa femme était issue d'une famille aristocratique éactionnaire de Prusse. Le frère aîné de Jenny von Westphalen fut ministre de l'Intérieur en Prusse à l'une des époques les plus réactionnaires : 1850-1858. A l'automne 1843, Marx se rendit à Paris pour éditer à l'étranger une revue radicale avec Arnold Ruge (1802-1880 ; hégélien de gauche emprisonné de 1825 à 1830, émigré après 1848 ; bismarckien après 1866-1870). Seul parut le premier fascicule de

cette revue, intitulée

les Annales franco-allemandes, dont la publication s'arrêta par suite des difficultés de diffusion clandestine en Allemagne et de divergences avec Ruge. Dans ses articles publiés par cette revue, Marx nous apparaît déjà comme un révolutionnaire qui proclame «la critique implacable de tout ce qui existe» et en particulier la «critique des armes», et fait appel aux masses et au



En septembre 1844, Friedrich Engels vint à Paris pour quelques jours, et devint dès lors l'ami le plus intime de Marx. Tous deux prirent part à la vie intense qui était à l'époque celle des groupes révolutionnaires de Paris (particulièrement importante était alors la doctrine de Proudhon, à qui Marx régla catégoriquement son compte dans

Misère de la philosophie, parue en 1847) et, combattant avec âpreté les diverses doctrines du socialisme petit bourgeois, ils élaborèrent la théorie et la tactique du socialisme prolétarien révolutionnaire, ou communisme (marxisme). Voir plus loin (Bibliographie) les

oe

uvres de Marx à cette époque, 1844-1848. En 1845, sur la requête du gouvernement prussien, Marx fut expulsé de Paris comme révolutionnaire dangereux. Il s'installa à Bruxelles. Au printemps 1847, Marx et Engels s'affilièrent à une société secrète, la Ligue des communistes, et jouèrent un rôle de premier plan au IIe congrès de cette Ligue (Londres, novembre 1847). A la demande du congrès, ils rédigèrent le célèbre Manifeste du Parti communiste, publié en février 1848. Cet ouvrage expose avec une clarté et une vigueur remarquables la nouvelle conception du monde, le matérialisme conséquent

étendu à la vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et la plus profonde de l'évolution, la théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l'histoire mondiale au prolétariat, créateur d'une société nouvelle, la société communiste.

Lorsque éclata la révolution de février 1848, Marx fut expulsé de Belgique. Il revint à Paris qu'il quitta après la révolution de mars, pour retourner en Allemagne et se fixer à Cologne. C'est là que parut, du 1

er juin 1848 au 19 mai 1849, la Nouvelle Gazette Rhénane, dont Marx fut rédacteur en chef. La théorie nouvelle se trouva brillamment confirmée par le cours des événements révolutionnaires de 848-1849, et ensuite par tous les mouvements prolétariens et démocratiques dans tous les pays du

monde. La contre-révolution victorieuse traduisit Marx en justice (il fut acquitté le 9 février 1849),puis l'expulsa d'Allemagne (le 16 mai 1849). Il se rendit d'abord à Paris, d'où il fut également expulsé après la manifestation du 13 juin 1849, puis à Londres, où il vécut jusqu'à la fin de ses jours.

Les conditions de cette vie d'émigré étaient extrêmement pénibles, comme le révèle la correspondance entre Marx et Engels (éditée en 1913). Marx et sa famille étaient écrasés par la misère ; sans l'appui financier constant et dévoué d'Engels, non seulement Marx n'aurait pu achever

le Capital, mais il

aurait même fatalement succombé à la misère. En outre, les doctrines et les courants prédominants du socialisme petit-bourgeois, du socialisme non prolétarien en général, obligeaient Marx à mener en permanence une lutte implacable, à parer parfois les attaques personnelles les plus furieuses et les plus saugrenues

(Herr Vogt). Se tenant à l'écart des cercles d'émigrés, Marx élabora dans une série de travaux historiques (voir Bibliographie) sa théorie matérialiste, en s'appliquant surtout à l'étude de l'économie politique. Il révolutionna cette science (voir plus loin la doctrine de Marx) dans ses ouvrages Contribution à la critique de l'économie politique (1859) et le Capital (Livre I, 1867).

La recrudescence des mouvements démocratiques, à la fin des années 50 et dans les années 60, amena Marx à reprendre une activité pratique. En 1864 (le 28 septembre) fut fondée à Londres la célèbre 1èreInternationale, l'«Association internationale des travailleurs». Marx en était l'âme ; il est également'auteur de sa première «Adresse» et d'un grand nombre de résolutions, de déclarations et de manifestes. En unissant le mouvement ouvrier des divers pays, en cherchant à orienter dans la voied'une activité commune les différentes formes du socialisme non prolétarien, pré-marxiste (Mazzini,

Proudhon, Bakounine, le trade-unionisme libéral anglais, les oscillations vers la droite des lassalliens en Allemagne, etc.), en combattant les théories de toutes ces sectes et écoles, Marx forgea une tactique unique pour la lutte prolétarienne de la classe ouvrière dans les divers pays. Après la chute de la

Commune de Paris (1871), dont il donna une appréciation révolutionnaire si profonde, si juste, si brillante et si efficace

(la Guerre civile en France, 1871), et à la suite de la scission de l'Internationale provoquée par les bakouninistes, il fut impossible à cette dernière de subsister en Europe. Après le

congrès de 1872 à La Haye, Marx fit accepter le transfert du Conseil général de l'Internationale à New

York. La 1

re Internationale avait accompli sa mission historique et cédait la place à une époque de

croissance infiniment plus considérable du mouvement ouvrier dans tous les pays, caractérisée par son

développement

en extension, par la formation de partis socialistes ouvriers de masse, dans le cadre des

divers Etats nationaux.

Son activité intense dans l'Internationale et ses travaux théoriques, qui exigeaient des efforts encore

plus grands, ébranlèrent définitivement la santé de Marx. Il continua à renouveler l'économie politique

et à rédiger

le «Capital», en rassemblant une foule de documents nouveaux et en étudiant plusieurs

langues (le russe par exemple), mais la maladie l'empêcha de terminer

le «Capital».

Le 2 décembre 1881, sa femme mourut. Le 14 mars 1883, Marx s'endormit paisiblement, dans son

fauteuil, du dernier sommeil. Il fut enterré avec sa femme au cimetière de Highgate, à Londres.

Plusieurs enfants de Marx moururent tout jeunes, à Londres, alors que la famille souffrait d'une grande

misère. Ses trois filles épousèrent des socialistes d'Angleterre et de France ; ce sont : Eléonore

Eveling, Laura Lafargue et Jenny Longuet, dont le fils est membre du parti socialiste français.

LA DOCTRINE DE MARX

Le

marxisme est le système des idées et de la doctrine de Marx. Marx a continué et parachevé les trois

principaux courants d'idées du XIX

e siècle, qui appartiennent aux trois pays les plus avancés de

l'humanité: la philosophie classique allemande, l'économie politique classique anglaise et le socialisme

français, lié aux doctrines révolutionnaires françaises en général. La logique et l'unité remarquables

des idées de Marx (qualités reconnues même par ses adversaires), dont l'ensemble constitue le

matérialisme et le socialisme scientifique contemporains en tant que théorie et programme du

mouvement ouvrier de tous les pays civilisés, nous obligent à faire précéder l'exposé du contenu

essentiel du marxisme, la doctrine économique de Marx, d'un bref aperçu de sa conception générale du

monde.

LE MATERIALISME PHILOSOPHIQUE

Depuis 1844-1845, époque où se formèrent ses idées, Marx était matérialiste ; il subit, en particulier,

l'influence de L. Feuerbach, dont les seules faiblesses, à ses yeux, résidaient dans l'insuffisance de

logique et d'ampleur de son matérialisme. Pour Marx, l'importance historique de Feuerbach, qui «fit

époque», tenait à sa rupture décisive avec l'idéalisme de Hegel et à son affirmation du matérialisme.

Celui-ci, dès «le XVIII

e siècle, notamment en France, ne fut pas seulement une lutte contre les

institutions politiques existantes, ainsi que contre la religion et la théologie, mais... contre toute

métaphysique» (prise dans le sens de «spéculation enivrée» par opposition à la «philosophie

raisonnable»)

(la Sainte Famille dans le Literarischer Nachlass). «Pour Hegel, écrivait Marx, le

mouvement de la pensée, qu'il personnifie sous le nom de l'idée, est le démiurge (le créateur) de la

réalité... Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n'est que le reflet du mouvement réel,

transporté et transposé dans le cerveau de l'homme»

(le Capital, Livre I, postface de la deuxièm

édition). En parfait accord avec cette philosophie matérialiste de Marx, F. Engels, en l'exposant dans

l’Anti-Dühring

 

Ludwig Feuerbach, livre où il

expose ses propres idées et celles de Marx sur la philosophie de Feuerbach, et qu'il n'envoya à

l'impression qu'après avoir relu encore une fois le vieux manuscrit de 1844-1845 écrit ai collaboration

avec Marx sur Hegel, Feuerbach et la conception matérialiste de l'histoire, Engels écrit : «La grande

question fondamentale de toute philosophie, et spécialement de la philosophie moderne, est celle... du

rapport de la pensée à l'être, de l'esprit à la nature ... la question de savoir quel est l'élément primordial,

l'esprit ou la nature... Selon qu'ils répondaient de telle ou telle façon à cette question, les philosophes

se divisaient en deux grands camps. Ceux qui affirmaient le caractère primordial de l'esprit par rapport

à la nature, et qui admettaient par conséquent, en dernière instance, une création du monde de quelque

espèce que ce fût... formaient le camp de l'idéalisme. Les autres, qui considéraient la nature comme

l'élément primordial, appartenaient aux différentes écoles du matérialisme.» Tout autre emploi des

notions d'idéalisme et de matérialisme (au sens philosophique) ne fait que créer la confusion. Marx

repoussait catégoriquement non seulement l'idéalisme, toujours lié d'une façon ou d'une autre à la

religion, mais aussi le point de vue, particulièrement répandu de nos jours, de Hume et de Kant,

l'agnosticisme, le criticisme, le positivisme sous leurs différents aspects, considérant ce genre de

philosophie comme une concession «réactionnaire» à l'idéalisme et, dans le meilleur des cas, comme

«une façon honteuse d'accepter le matérialisme en cachette, tout en le reniant publiquement». Voyez à

ce propos, outre les ouvrages d'Engels et de Marx que nous venons de citer, la lettre de Marx à Engels

en date du 12 décembre 1868, où il parle d'une intervention du célèbre naturaliste T. Huxley.

Constatant que ce dernier s'est montré «plus matérialiste» que d'ordinaire et a reconnu que, tant que

«nous observons et pensons réellement, nous ne pouvons jamais sortir du matérialisme», Marx lui

reproche d'avoir «ouvert une porte dérobée» à l'agnosticisme et à la théorie de Hume. Il importe

surtout de retenir l'opinion de Marx sur le rapport entre la liberté et la nécessité : «la nécessité n'est

aveugle que dans la mesure où elle n'est pas comprise... La liberté est l'intelligence de la nécessité» (F.

Engels dans

l’Anti-Dühring) ; autrement dit, elle consiste à reconnaître l'existence de lois objectives de

la nature et la transformation dialectique de la nécessité en liberté (de même que la transformation de

la «chose en soi», non connue, mais connaissable, en une «chose pour nous», de l'essence des choses»

en «phénomènes»). Selon Marx et Engels, le défaut essentiel de l'«ancien» matérialisme, y compris

celui de Feuerbach (et à plus forte raison du matérialisme «vulgaire» de Büchner-Vogt-Moleschott),

tenait au fait que : 1) ce matérialisme était «essentiellement mécaniste» et ne tenait pas compte du

développement moderne de la chimie et de la biologie (de nos jours, il conviendrait d'ajouter encore :

de la théorie électrique de la matière) ; 2) l'ancien matérialisme n'était ni historique ni dialectique

(mais métaphysique dans le sens d'antidialectique) et n'appliquait pas le point de vue de l'évolution

d'une façon systématique et généralisée ; 3) il concevait l'«être humain» comme une abstraction et non

comme «l'ensemble de tous les rapports sociaux» (concrètement déterminés par l'histoire), et ne faisait

par conséquent qu'«interpréter» le monde alors qu'il s'agissait de le «transformer», c'est-à-dire qu'il ne

saisissait pas la portée de Inactivité pratique révolutionnaire».

LA DIALECTIQUE

Marx et Engels voyaient dans la dialectique de Hegel, doctrine la plus vaste, la plus riche et la plus

profonde de l'évolution, une immense acquisition de la philosophie classique allemande.

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Tout autre énoncé du principe du développement, de l'évolution, leur paraissait unilatéral, pauvre,

déformant et mutilant la marche réelle de l'évolution (souvent marquée de bonds, de catastrophes, de

révolutions) dans la nature et dans la société. «Marx et moi, nous fûmes sans doute à peu près les seuls

à sauver» (de l'idéalisme, l'hégélianisme y compris) «la dialectique consciente pour l'intégrer dans la

conception matérialiste de la nature». «La nature est le banc d'essai de la dialectique et nous devons

dire à l'honneur de la science moderne de la nature qu'elle a fourni pour ce banc d'essai une riche

moisson de faits» (cela a été écrit avant la découverte du radium, des électrons, de la transformation

des éléments, etc. !) «qui s'accroît tous les jours, en prouvant ainsi que dans la nature les choses se

passent, en dernière analyse, dialectiquement et non métaphysiquement».

«La grande idée fondamentale, écrit Engels, selon laquelle le monde ne doit pas être considéré comme

un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses, en apparence

stables, tout autant que leurs reflets intellectuels dans notre cerveau, les concepts, passent par un

changement ininterrompu de devenir et de périr..., cette grande idée fondamentale a, surtout depuis

Hegel, pénétré si profondément dans la conscience courante qu'elle ne trouve sous cette forme

générale presque plus de contradiction. Mais la reconnaître en paroles et l'appliquer dans la réalité, en

détail, à chaque domaine soumis à l'investigation, sont deux choses différentes.» «Il ne subsiste rien de

définitif, d'absolu, de sacré devant elle (la philosophie dialectique); elle montre la caducité de toutes

choses et en toutes choses, et rien ne subsiste devant elle que le processus ininterrompu du devenir et

du périr, de l'ascension sans fin de l'inférieur au supérieur, dont elle n'est elle-même que le reflet dans

le cerveau pensant.» Donc, selon Marx, la dialectique est la «science des lois générales du mouvement,

tant du monde extérieur que de la pensée humaine».

C'est cet aspect révolutionnaire de la philosophie de Hegel que Marx adopta et développa. Le

matérialisme dialectique «n'a que faire d'une philosophie planant au-dessus des autres sciences». La

partie de l'ancienne philosophie qui subsiste, c'est «la doctrine de la pensée et de ses lois — la logique

formelle et la dialectique». Or, dans la conception de Marx, comme dans celle de Hegel, la dialectique

comprend ce que l'on appelle aujourd'hui la théorie de la connaissance ou gnoséologie, qui doit

considérer son objet également au point de vue historique, en étudiant et en généralisant l'origine et le

développement de la connaissance, le passage de

l’ignorance à la connaissance.

A notre époque, l'idée du développement, de l'évolution, a pénétré presque entièrement la conscience

sociale, mais par d'autres voies que la philosophie de Hegel. Cependant, cette idée, telle que l'ont

formulée Marx et Engels en s'appuyant sur Hegel, est beaucoup plus vaste et plus riche de contenu que

l'idée courante de l'évolution. Une évolution qui semble reproduire des stades déjà connus, mais sous

une autre forme, à un degré plus élevé («négation de la négation») ; une évolution pour ainsi dire en

spirale et non en ligne droite; une évolution par bonds, par catastrophes, par révolutions, «par solutions

de continuité»; la transformation de la quantité en qualité; les impulsions internes du développement,

provoquées par la contradiction, le choc des forces et tendances diverses agissant sur un corps donné,

dans le cadre d'un phénomène donné ou au sein d'une société donnée; l'interdépendance et la liaison

étroite, indissoluble, de

tous les aspects de chaque phénomène (et ces aspects, l'histoire en fait

apparaître sans cesse de nouveaux), liaison qui détermine le processus universel du mouvement,

processus unique, régi par des lois, tels sont certains des traits de la dialectique, en tant que doctrine de

l'évolution plus riche de contenu que la doctrine usuelle. (Voir la lettre de Marx à Engels en date du 8

janvier 1868, où il se moque des «trichotomies rigides» de Stein, qu'il serait absurde de confondre

avec la dialectique matérialiste.)

LA CONCEPTIONMATERIALISTE DE L'HISTOIRE

Se rendant compte que l'ancien matérialisme était inconséquent, incomplet et unilatéral, Marx conclut

qu'il fallait «mettre la science de la société en accord... avec la base matérialiste, et reconstruire cette

science en s'appuyant sur cette base». Si, d'une manière générale, le matérialisme explique la

conscience par l'être et non l'inverse, cette doctrine, appliquée à la société humaine, exigeait qu'on

expliquât la conscience

sociale par l'être

 

«La technologie, dit Marx, met à nu le mode d'action de l'homme vis-à-vis de la nature, le procès de

production de sa vie matérielle, et, par conséquent, l'origine des rapports sociaux et des idées ou

conceptions intellectuelles qui en découlent

(le Capital, Livre I).» On trouve une formulation complète

des thèses fondamentales du matérialisme appliqué à la société humaine et à son histoire dans la

préface de Marx à son ouvrage

Contribution à la critique de l'économie politique, où il s'exprime

comme suit:

«Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés,

nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de

développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de

production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une

superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale

déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique

et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est

inversement leur être social qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les

forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production

existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels

elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces

rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans

la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on

considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel — qu'on

peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse —des conditions de production économiques et

les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques

sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on

ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de

bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les

contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les

rapports de production ...» «En gros, la succession des modes de production asiatique, antique, féodal et

bourgeois moderne peut être considérée comme un progrès de la formation sociale économique.» (Voir la

brève formule que Marx donne dans sa lettre à Engels en date du 7 juillet 1866 : «Notre théorie de la

détermination de l'organisation du travail par les moyens de production.»)

La découverte de la conception matérialiste de l'histoire, ou, plus exactement, l'application

conséquente, l'extension du matérialisme au domaine des phénomènes sociaux, a éliminé les deux

défauts essentiels des théories historiques antérieures. En premier lieu, ces dernières ne considéraient

dans le meilleur des cas que les mobiles idéologiques de l'activité historique des hommes, sans

rechercher l'origine de ces mobiles, sans saisir les lois objectives qui président au développement du

système des rapports sociaux et sans discerner les racines de ces rapports dans le degré de

développement de la production matérielle. En second lieu, les théories antérieures négligeaient

précisément l'action des

masses de la population, tandis que le matérialisme historique permet, pour la

première fois, d'étudier avec la précision des sciences naturelles les conditions sociales de la vie des

masses et les modifications de ces conditions. La «sociologie» et l'historiographie d'avant Marx

accumulaient dans le

meilleur des cas des faits bruts, recueillis au petit bonheur, et n'exposaient que

certains aspects du processus historique. Le marxisme a frayé le chemin à l'étude globale et universelle

du processus de la naissance, du développement et du déclin des formations économiques et sociales

en examinant

l’ensemble des tendances contradictoires, en les ramenant aux conditions d'existence et

de production, nettement précisées, des diverses

classes de la société, en écartant le subjectivisme et

l'arbitraire dans le choix des idées «directrices» ou dans leur interprétation, en découvrant

l'origine de

toutes les idées et des différentes tendances, sans exception, dans l'état des forces productives

matérielles. Les hommes sont les artisans de leur propre histoire, mais par quoi les mobiles des

hommes et plus précisément des masses humaines sont-ils déterminés ? Quelle est la cause des conflits

entre les idées et les aspirations contradictoires ? Quelle est la résultante de tous ces conflits de

l'ensemble des sociétés humaines ? Quelles sont les conditions objectives de la production de la vie

matérielle sur lesquelles est basée toute l'activité historique des hommes ? Quelle est la loi qui préside

à l'évolution de ces conditions ? Marx a porté son attention sur tous ces problèmes et a tracé la voie à

l'étude scientifique de l'histoire conçue comme un processus unique, régi par des lois, quelles qu'en

soient la prodigieuse variété et toutes les contradictions.

 

LA LUTTE DES CLASSES

Chacun sait que, dans toute société, les aspirations de certains de ses membres se heurtent à celles des

autres, que la vie sociale est pleine de contradictions, que l'histoire nous révèle la lutte entre les

peuples et les sociétés, ainsi que dans leur propre sein, et qu'elle nous montre, en outre, une succession

de périodes de révolution et de réaction, de paix et de guerre, de stagnation et de progrès rapide ou de

décadence. Le marxisme a donné le fil conducteur qui, dans ce labyrinthe et ce chaos apparent, permet

de découvrir l'existence de lois : la théorie de la lutte des classes. Seule l'étude de l'ensemble des

tendances de tous les membres d'une société ou d'un groupe de sociétés permet de définir avec une

précision scientifique le résultat de ces tendances. Or, les aspirations contradictoires naissent de la

différence de situation et de conditions de vie des

classes en lesquelles se décompose toute société.

«L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, écrit Marx dans le

Manifeste du Parti communiste

(excepté l'histoire de la communauté primitive, ajoutera plus tard Engels), n'a été que l'histoire de

luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et

compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre

ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une

transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en

lutte... La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les

antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions

d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois. Cependant, le caractère distinctif de

notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La

société se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes

diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.» Depuis la grande Révolution française,

l'histoire de l'Europe a, dans nombre de pays, révélé avec une évidence particulière cette cause réelle

des événements: la lutte des classes. Déjà, à l'époque de la Restauration, on vit apparaître en France un

certain nombre d'historiens (Thierry, Guizot, Mignet, Thiers) qui, dans leur synthèse des événements,

ne purent s'empêcher de reconnaître que la lutte des classes était la clé permettant de comprendre toute

l'histoire de France. Quant à l'époque moderne, celle de la victoire complète de la bourgeoisie, des

institutions représentatives, du suffrage élargi (sinon universel), de la presse quotidienne à bon marché

qui pénètre dans les masses, etc., l'époque des associations puissantes et de plus en plus vastes, celles

des ouvriers et celles des patrons, etc., elle a montré avec plus d'évidence encore (bien que parfois sous

une forme très unilatérale, «pacifique», «constitutionnelle») que la lutte des classes est le moteur des

événements. Le passage suivant du

Manifeste du Parti communiste montre que Marx exigeait de la

science sociale l'analyse objective de la situation de chaque classe au sein de la société moderne, en

connexion avec les conditions de développement de chacune d'elles : «De toutes les classes qui, à

l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire.

Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le

produit le plus authentique. Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous

combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes

moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont

réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à rebours la roue de l'histoire. Si elles sont

révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors

leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se

placer à celui du prolétariat.»

Dans nombre d'ouvrages historiques (voir

Bibliographie), Marx donna des exemples brillants et

profonds d'histoire matérialiste, d'analyse de la condition de

chaque classe particulière et parfois des

divers groupes ou couches au sein d'une classe, montrant jusqu'à l'évidence pourquoi et comment

«toute lutte de classe est une lutte politique». Le texte que nous venons de citer illustre clairement la

complexité du réseau des rapports sociaux et des

transitions d'une classe à l'autre, du passé à l'avenir,

que Marx étudie afin de déterminer exactement la résultante de l'évolution historique.

La théorie de Marx trouve sa confirmation et son application la plus profonde, la plus complète et la

plus détaillée dans sa doctrine économique.

 

LA DOCTRINE ECONOMIQUE DE MARX

«Le but final de cet ouvrage, dit Marx dans sa préface au

Capital, est de découvrir la loi économique

du mouvement de la société moderne», c'est-à-dire de la société capitaliste, de la société bourgeoise.

L'étude des rapports de production d'une société donnée, historiquement déterminée dans leur

naissance, leur développement et leur déclin, tel est le contenu de la doctrine économique de Marx. Ce

qui domine dans la société capitaliste, c'est la production des

marchandises ; aussi l'analyse de Marx

commence-t-elle par l'analyse de la marchandise.

LA VALEUR

La marchandise est, en premier lieu, une chose qui satisfait un besoin quelconque de l'homme ; en

second lieu, c'est une chose que l'on échange contre une autre. L'utilité d'une chose en fait une

valeur

d'usage.

La valeur d'échange (ou valeur tout court) est, tout d'abord, le rapport, la proportion, dans

l'échange d'un certain nombre de valeurs d'usage d'une espèce contre un certain nombre de valeurs

d'usage d'une autre espèce. L'expérience quotidienne nous montre que des millions et des milliards de

tels échanges établissent sans cesse des rapports d'équivalence entre les valeurs d'usage les plus

diverses et les plus dissemblables. Qu'y a-t-il donc de commun entre ces choses différentes,

continuellement ramenées les unes aux autres dans un système déterminé de rapports sociaux ? Ce

qu'elles ont de commun, c'est d'être des

 

produits du travail. En échangeant des produits, les hommes

établissent des rapports d'équivalence entre les genres de travail les plus différents. La production des

marchandises est un système de rapports sociaux dans lequel les divers producteurs créent des produits

variés (division sociale du travail) et les rendent équivalents au moment de l'échange. Par conséquent,

ce qui est commun à toutes les marchandises, ce n'est pas le travail concret d'une branche de

production déterminée, ce n'est pas un travail d'un genre particulier, mais le travail humain

abstrait, le

travail humain en général. Dans la société étudiée, toute la force de travail représentée par la somme

des valeurs de toutes les marchandises est une seule et même force de travail humain : des milliards

d'échanges le démontrent. Chaque marchandise prise à part n'est donc représentée que par une certaine

portion de temps de travail

socialement nécessaire. La grandeur de la valeur est déterminée par la

quantité de travail socialement nécessaire ou par le temps de travail socialement nécessaire à la

production d'une marchandise donnée, d'une valeur d'usage donnée. «En réputant égaux dans l'échange

leurs produits différents, ils (les producteurs) établissent par le fait que leurs différents travaux sont

égaux. Ils le font sans le savoir.» La valeur est un rapport entre deux personnes, a dit un vieil

économiste; il aurait dû simplement ajouter : un rapport caché sous l'enveloppe des choses. C'est

seulement en considérant le système des rapports sociaux de production d'une formation historique

déterminée, rapports apparaissant dans le phénomène de masse de l'échange, qui se répète des

milliards de fois, que l'on peut comprendre ce qu'est la valeur. «En tant que valeurs, toutes les

marchandises ne sont que du travail humain cristallisé.» Après une analyse approfondie du double

caractère du travail incorporé dans les marchandises, Marx passe à l'examen de la

forme de la valeur et

de

l’argent. Ce faisant, la principale tâche qu'il s'assigne est de rechercher l'origine de la forme

monétaire de la valeur, d'étudier le

processus historique du développement de l'échange, en

commençant par les actes d'échange particuliers et fortuits («forme simple, particulière ou accidentelle

de la valeur» : une quantité déterminée d'une marchandise est échangée contre une quantité déterminée

d'une autre marchandise) pour passer à la forme générale de la valeur, lorsque plusieurs marchandises

différentes sont échangées contre une seule et même marchandise, en terminant par la forme monétaire

de la valeur, où l'or apparaît comme cette marchandise déterminée, comme l'équivalent général.

Produit suprême du développement de l'échange et de la production marchande, l'argent estompe,

dissimule le caractère social du travail individuel, le lien social entre les divers producteurs reliés les

uns aux autres par le marché. Marx soumet à une analyse extrêmement détaillée les diverses fonctions

de l'argent, et il importe de souligner qu'ici aussi (comme dans les premiers chapitres du

Capital) la

forme abstraite de l'exposé, qui paraît parfois purement déductive, reproduit en réalité une

documentation extrêmement riche sur l'histoire du développement de l'échange et de la production

marchande.

 

«L'échange des produits doit déjà posséder la forme de la circulation des marchandises pour que la

monnaie puisse entrer en scène. Ses fonctions diverses comme simple équivalent, moyen de

circulation, moyen de payement, trésor, fonds de réserve, etc., indiquent à leur tour, par la

prédominance comparative de l'une sur l'autre, des phases très diverses de la production sociale»

(le Capital,

 

Livre I).

social.

(voir) dont Marx avait lui le manuscrit, écrivait : «L'unité du monde ne consiste pas en

son Etre... L'unité réelle du monde consiste en sa matérialité, et celle-ci se prouve... par un long et

laborieux développement de la philosophie et de la science de la nature... Le mouvement est le mode

d'existence de la matière. Jamais ni nulle part, il n'y a eu de matière sans mouvement, et il ne peut y

avoir de mouvement sans matière... Mais si l'on se demande ensuite ce que sont la pensée et la

conscience et d'où elles viennent, on trouve qu'elles sont des produits du cerveau humain et que

l'homme est lui-même un produit de la nature, qui s'est développé dans et avec son milieu ; d'où il

résulte naturellement que les produits du cerveau humain, qui en dernière analyse sont aussi des

produits de la nature, ne sont pas en contradiction, mais en conformité avec l'ensemble de la nature.»

«Hegel était idéaliste, ce qui veut dire qu'au lieu de considérer les idées de son esprit comme les reflets

(dans l'original : Abbilder, parfois Engels parle de «reproduction») plus ou moins abstraits des choses

et des processus réels, il considérait à l'inverse des objets et leur développement comme de simples

copies de l'«Idée» existant on ne sait où dès avant le monde.» Dans son

prolétariat.

naquit le 5 mai 1818 à Trêves (Prusse rhénane). Son père, un avocat israélite, se convertit en 1824 au protestantisme. La famille, aisée, cultivée, n'était pas révolutionnaire. Après avoir terminé le lycée de Trêves, Marx entra à l'université de Bonn, puis à celle de Berlin ; il y étudia le droit, mais surtout l'histoire et la philosophie. En 1841, il achevait ses études en soutenant une thèse de doctorat sur la philosophie d'Epicure. A cette époque, ses conceptions faisaient encore de Marx un hégélien

idéaliste. A Berlin, il fit partie du cercle des «hégéliens de gauche» (comprenant entre autres Bruno Bauer), qui cherchaient à tirer de la philosophie de Hegel des conclusions athées et révolutionnaires.

A sa sortie de l'université, Marx se fixa à Bonn, où il comptait devenir professeur. Mais la politique réactionnaire d'un gouvernement qui avait retiré à Ludwig Feuerbach sa chaire en 1832, lui avait de nouveau refusé l'accès à l'université en 1836 et, en 1841, avait interdit au jeune professeur Bruno Bauer de faire des conférences à Bonn, obligea Marx à renoncer à une carrière universitaire. A cette époque, le développement des idées de l'hégélianisme de gauche faisait en Allemagne de très rapides

progrès. Ludwig Feuerbach commence, surtout à partir de 1836, à critiquer la théologie et à s'orienter vers le matérialisme qui, en 1841, l'emporte chez lui entièrement

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