George Jackson: Autobiographie (USA 1971)

GEORGE JACKSON

Autobiographie

10 juin 1970

Je n'ai probablement pas assez travaillé à rédiger ceci, mais le temps me manque - tout le temps.

Je pourrais atténuer un peu les aspects de ma vie, mais alors ce ne serait plus moi. Le fait important, c'est qu'à la maison et à l'école, j'étais constamment en état d'opposition.

Toute ma vie, j'ai joué la comédie à ma famille ; pour moi, la réalité, c'était la rue. Je ne faisais rien d'autre que de faire semblant avec les bonnes sœurs et les curés ; si je servais la messe, c'était pour avoir l'occasion de voler le vin de messe ; si je chantais dans les chœurs, c'était parce qu'on m'y forçait.

Lorsque nous allions en tournée dans les écoles catholiques des riches Blancs, nous étions toujours bien traités, bien nourris et récompensés par des cadeaux.

Le vieux Père Brown nous détestait, mais il me mettait toujours au premier rang quand nous étions en représentation. Je ne sais pas


exactement pourquoi ; j'étais le plus vilain, le plus maigrichon des petits gringalets du groupe.

Les hommes noirs nés aux Etats-Unis et assez chanceux pour être encore en vie à l'âge de dix-huit ans sont conditionnés à voir l'emprisonnement comme inéluctable.

A la plupart d'entre nous, la prison apparaît simplement comme une étape toujours à venir à l'intérieur d'une série d'humiliations.

Etre né esclave dans une classe asservie de la société et n'avoir jamais éprouvé l'existence d'aucun fondement réel permettant un quelconque espoir m'avait préparé aux accidents traumatisants qui conduisent progressivement les Noirs jusqu'aux portes des prisons.

J'étais prêt pour la prison. Ce n'était plus qu'une question mineure de mise au point.

A l'origine, il y a toujours la Mère ; la mienne m'aimait. Parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle redoutait pour moi le destin de tous les enfants mâles des mères esclaves, elle a tenté de me comprimer, de me cacher, de me refouler, de me tenir captif dans sa matrice. Les conflits et les contradictions qui me suivront jusqu'à la tombe ont commencé là, dans la matrice.

Ce sentiment d'être prisonnier... c'est une chose à laquelle cet esclave ne se fera jamais, une chose que je ne pouvais tout simplement pas supporter alors, que je ne peux pas supporter maintenant, que je ne supporterai jamais.

On m'a demandé de m'expliquer moi-même « brièvement » avant que le monde ne me règle mon compte. Ce n'est pas facile parce que je ne reconnais pas de caractère unique à une vie ; la notion d'individualisme est trop étroitement liée à la culture décadente du capitalisme. Je me suis toujours efforcé de voir, au-delà des barrières   artificielles   érigées   par   d'autres,   la   part   ancienne


commune à tous les cerveaux ; j'ai essayé de retrouver l'état d'esprit qui était autrefois celui de tous les Noirs.

Mais alors, comment puis-je expliquer l'esclave fugitif sans faire intervenir la notion de singularité ?

J'ai été pris et jeté en prison à dix-huit ans parce que je ne pouvais pas m'adapter à ce monde. Le rapport que la police a rédigé sur mes activités semble concerner dix hommes : j'y suis étiqueté à la fois comme brigand, voleur, cambrioleur, joueur, vagabond, drogué, terroriste, artiste fugueur, révolutionnaire communiste et meurtrier.

Je suis né à la fin de la grande crise économique. La crise finissait parce que la seconde grande guerre de conquête des marchés coloniaux commençait aux USA. Je me suis arraché à la matrice maternelle, en dépit des efforts de ma mère pour m'y retenir, le 23 septembre 1941. Je me suis senti libre.

Ma mère était une fille de la campagne, de Harrisburg, dans l'Illinois. Mon père est né à Saint-Louis Est, Illinois. Ils se rencontrèrent à Chicago et ils habitaient Lake Street, près de la rue Racine, lorsque je suis né. Ce quartier était l'un des plus anciens de Chicago, en partie ghetto résidentiel, en partie usines.

Le métro aérien passait à quelques mètres des fenêtres de la façade de notre appartement. Il y avait des usines de l'autre côté de la rue et des garages au rez-de-chaussée de notre immeuble. Je me sentais chez moi au milieu de tout ça.

Notre première ascension de l'échelle sociale nous conduisit, en tournant le coin de la rue, au 211 North Racine Street, assez loin du métro aérien. Je me souviens de tous les détails de ma période pré­scolaire. J'avais une sœur de quinze mois plus âgée que moi,

Delora, une belle petite fille qui est aujourd'hui une femme superbe. On nous permettait parfois de nous aventurer au-dehors, ce qui à


l'époque signifiait ne pas aller plus loin que l'espace enclos et couvert tout proche de notre petit appartement de trois pièces situé au-dessus d'un café.

Nous avions le droit de jouer là seulement après le passage, irrégulier, des camions poubelle. Mais, naturellement, je m'échappais quand je voulais. Superman avait alors plusieurs années de plus que moi et je ne m'identifiais pas vraiment à lui, mais je n'étais pas sans me bercer de l'illusion que je pourrai bien être (avec vingt trois ans d'avance sur mon temps) Supernégro.

Je m'attachais une nappe autour du cou et j'escaladais la palissade pour atteindre le toit ; malgré les larmes de ma sœur, je me serai rompu le cou en sautant au milieu des poubelles si elle ne m'avait empoigné, tapis de table et tout, et n'avait botté mon petit derrière.

Voir des garçons blancs, dans l'enceinte d'un jardin d'enfants, fut pour moi un événement traumatisant. J'en avais certainement déjà vu sur des journaux illustrés ou des livres, mais jamais en chair et en os. Je me suis approché de l'un d'eux, j'ai touché ses cheveux, gratté sa joue ; il m'a frappé à la tête avec une batte de base-ball.

On m'a retrouvé tassé comme une guenille à l'extérieur de la palissade de la cour d'école.

A la suite de cet incident, ma mère m'envoya à l'école catholique de Saint-Malachy. Cette école était en plein cœur du ghetto, entre les rues de Washington et d'Oakley. Toutes les bonnes sœurs étaient blanches ; quant aux prêtres (il y en avait cinq dans la paroisse), je crois que l'un d'eux était presque noir, ou presque blanc, selon ce que vous préférez.

L'école comptait douze classes, en plus de la maternelle. J'ai passé là neuf ans (dix en comptant la maternelle).

Ce petit groupe de missionnaires, avec leurs drôles de costumes et


leur rituel barbare, distribuait à tout venant, sans distinction d'âge, toute la gamme de la propagande occidentale. Le sexe n'était jamais mentionné, sinon avec des chuchotements et des grimaces indiquant qu'il s'agissait de quelque chose d'affreux.

Vous pouviez vous faire pardonner n'importe quoi (ils tenaient à faire de vous des saints), mais être pris la main sous une robe ! Saint-Esprit, confession et racisme.

Saint-Malachy comprenait en réalité deux écoles. Il y en avait une autre, de l'autre côté de la rue, qui était plus privée que la nôtre. Nous jouions et nous nous battions sur le trottoir formant le coin de la rue, en bordure de l'école.

Ils avaient un vaste jardin gazonné et planté d'arbres, entouré d'une grille en fer forgé de deux mètres cinquante de haut (destinée à nous empêcher d'entrer, car il me semble pas qu'elle en ait jamais empêché un de sortir lorsqu'il en avait envie). Ils étaient tous blancs.

On les amenait à l'école et on les reconduisait chez eux dans de grands autobus privés ou dans les voitures de leurs parents. Nous, les Noirs, allions à pied ou, quand nous pouvions nous le permettre, nous prenions les autobus publics ou les tramways.

La cour des écoliers blancs était équipée de tables de pique-nique où ils prenaient leurs déjeuners au printemps, de balançoires, de toboggans et de gadgets plus compliqués destinés à distraire les enfants plus âgés.

Pendant des années, nous n'eûmes pour jouer que la cohue des trottoirs et la ruelle derrière l'école. Plus tard, un petit gymnase fut construit, mais il était toujours fermé. On l'utilisait seulement de temps à autre pour une partie de basket-ball entre notre école et quelque autre du même genre située dans l'un des divers ghettos noirs de la ville.


Delora et moi nous prenions chaque matin le tram de Lake Street pour aller à l'école ; il nous arrivait d'y aller aussi le dimanche, quand nous étions forcés de participer à quelque cérémonie religieuse. Je suis bien tombé cent fois du tram en marche.

Chaque fois, Delora s'accrochait à moi pour me retenir, mais j'étais trop résolu et nous roulions par terre dans Lake Street avec nos livres et tout, évitant par miracle les voitures qui passaient.

Les autres enfants noirs qui allaient à l'école publique se moquaient de nous. Les filles, à Saint-Malachy, devaient porter un uniforme et les garçons des chemises blanches. J'imagine que les bonnes sœurs et les curés devaient rire aussi chaque fois qu'ils nous racontaient l'un de leurs extravagants mensonges.

Je sais aujourd'hui que la pire erreur que puissent faire des gens en situation de colonisés est de laisser leurs enfants suivre un enseignement organisé par l'ennemi.

Au cours de l'hiver qui précéda ma première année d'école, mon père, Lester, prépara un baril de fer de cent quatre vingt litres pour y mettre la provision de pétrole destinées à notre petit poêle. Je le regardais nettoyer l'intérieur à l'essence.

Lorsqu'il cessa un moment son travail pour fumer une cigarette, il m'expliqua le danger des vapeurs d'essence. Plus tard, lorsqu'il eût fini de nettoyer le baril, je rampai dehors jusqu'au toit avec ma sœur Delora qui me suivait comme un saint-bernard.

J'avais des allumettes et l'idée d'une explosion était irrésistible. Dès que masœur comprit ce que j'allais faire, elle tourna vers moi ses grands yeux tristes et se mit à pleurer.

Je craquai une allumette en me rapprochant de plus en plus du baril. Puis je craquai d'un seul coup tout le petit étui d'allumettes. Delora était à ce moment convaincue que la mort était imminente pour nous


deux. Elle fit un dernier courageux effort pour me retenir mais j'étais trop bien décidé.

Je n'étais plus qu'à quelques dizaines de centimètres du baril lorsque je jetai les allumettes. Quand l'explosion se produisit, Delora couvrit mes yeux de sa main. Elle porte encore les traces de ses brûlures. Pour ma part, j'eus le bas du visage brûlé, mais il ne m'en est resté aucune trace.

Tous nos vêtements furent brûlés et arrachés. Sans ma sœur, je serai probablement aveugle.

Mes parentes eurent deux autres enfants tandis que nous habitions North Racine Street : Frances et Penelope. Six personnes dans ce petit espace. Le seul souvenir assez agréable que je conserve de cet endroit, c'est la lumière.

Nous avions beaucoup de fenêtres et rien autour de nous pour faire écran au soleil. En 1949, nous avons déménagé pour aller derrière Warren, près de Western, et c'en a été fini du soleil. Nous n'avions plus aucune fenêtre qui ouvrît directement sur la rue ; même celle qui ne donnait pas sur la cour intérieure était bloquée par un garage.

Nous avions davantage de place, mais le quartier était si mal famé que ma mère ne me permettait jamais, jamais, d'aller dehors, pas même dans la petite cour, sauf lorsqu'elle m'envoyait chercher quelque chose au supermarché ou dans un grand magasin, mais je devais rentrer immédiatement.

Lorsque je voulais m'échapper, ou bien je passais par une fenêtre, ou bien, après avoir jeté ma veste par la fenêtre, je proposais à ma mère d'aller descendre les poubelles. Il n'y avait qu'une seule porte : elle était dans la cuisine et bien gardée.

Durant ces années d'école, je passais la plus grande partie de l'été dans le sud de l'Illinois avec ma grand-mère et ma tante, Irène et


Juanita. Ma mère, Georgia, appelait ça « m'éloigner des mauvaises fréquentations ». C'était là que ma mère avait grandi et elle avait pleinement confiance en sa sœur Juanita pour s'occuper

de moi. J'étais le seul enfant mâle et le seul qui eût droit à la protection particulière de ma mère. Ces voyages à la campagne avaient du bon, en dépit des raisons pour lesquelles on me les faisait faire. J'appris à me servir de différents modèles de carabines, de fusils de chasse et de pistolets.

J'appris aussi à pêcher. J'appris à reconnaître quelques unes des plantes comestibles qui poussent à l'état sauvage dans presque toutes les régions des Etats-Unis. Je pouvais sortir de la maison, de la cour, de la ville, sans avoir à m'échapper par la fenêtre.

Dans le quartier noir de Harrisburg, presque tout le monde est plus ou moins parent avec moi. Ce sont des gens loyaux, des justes. Je pourrai lever là une petite armée. J'ai appris à me servir de tous les types de fusils ou de pistolets au cours de ces séjours ; tout le monde possédait une arme. Mon penchant pour les armes à feu et les explosions est à l'origine de mon premier vol.

Les munitions étaient rares, à cause de la pauvreté... Je dois avouer, à ma honte, que j'aimais tirer sur les petits animaux : oiseaux, lapins, écureuils, tout ce qui pouvait offrir une cible. J'étais un gamin efflanqué, un fléau des bois, un être prédateur.

L'été fini, je retournais dans le Nord pour aller à l'école et reprendre les batailles de boules de neige (qui étaient parfois des blocs de glace) avec les gosses blancs de l'autre côté de la rue.

Je ne me rappelle pas exactement à quel moment j'ai rencontré Joe Adams ; je sais seulement que c'était au cours de mes premières années d'école. Mais je me souviens des circonstances. Trois ou quatre garçons étaient en train de prendre mon déjeuner lorsque Joe se joignit à eux.


Le sac fut déchiré et le contenu se répandit sur le trottoir. Joe se démena et ramassa tout. Mais, après que les autres eurent cessé de rire, il revint vers moi et bourra mes poches de ce qu'il avait récupéré. A partir de là, nous fûmes de grands amis.

Il avait deux ans de plus que moi (deux ou trois ans, à cet âge tendre, c'est beaucoup) et il était plus fort que moi en tout. Je l'observais et je l'écoutais, avec John et Kenny Fox,

Junior, Sonny et parfois d'autres. A nous tous, nous avons mis au bord de la faillite les boutiques du quartier.

Mon père et ma mère refuseraient de le reconnaître aujourd'hui, j'en suis sûr, mais en ce temps-là j'avais toujours faim, et les autres aussi. Nous volions de la nourriture, mais aussi d'autres choses qui nous faisaient envie : des gants que j'usais jusqu'à la corde (j'avais toujours froid aux mains), des billes, des jouets et des gadgets pour nos jeux de plein air, que nous trouvions au magasin à prix unique.

Nous mettions à sac le quartier des affaires. La vile était impuissante à se défendre contre nous. Mais laissons-là Joe. Jonathan, mon jeune frère, est né à cette époque.

Le personnage qui émerge plus que tout autre au milieu des souvenirs de ces années d'enfance est mon grand père George « Papa » Davis. Le système social l'avait obligé de se séparer de sa femme. Il n'y avait pas de travail pour les hommes à Harrisburg.

Il était venu travailler à Chicago et envoyait de l'argent aux siens restés dans le Sud. C'était un homme extrêmement agressif et comme, pour un esclave, agressivité égale crime, il allait de temps à autre en prison. Je l'aimais. Il s'efforçait d'orienter ma grande énergie vers une forme correcte de contestation. Il inventait de longues et simples allégories où des politiciens blancs figuraient toujours sous les traits d'animaux (ânes, crapauds, boucs, bêtes nuisibles en général).


Son mépris pour la police était particulièrement virulent. Lui et ma mère se donnaient beaucoup de mal pour me persuader que la pire façon de n'être qu'un nègre, c'était de jouer des poings, du rasoir et du couteau contre d'autres nègres.